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21 June 2026
7 min de lecture

Canicule et inégalités vertes : l'Île-de-France à l'épreuve du 3-30-300

Combien de Franciliens voient des arbres depuis chez eux, vivent près d'un parc et profitent d'une vraie canopée pour se rafraîchir ? Nous avons mesuré, commune par commune, à partir des données LiDAR HD. Le maillon faible : 81 % des habitants vivent dans un quartier sous le seuil des 30 % de couverture arborée, celui qui fait vraiment baisser la température en canicule.

Température de surface et canopée en Île-de-France, 13 août 2022

Combien de Franciliens voient des arbres depuis chez eux, vivent près d'un parc, et profitent d'îlots de nature (type canopée) pour se rafraîchir ? Nous avons mesuré, commune par commune.

L'essentiel. En Île-de-France, être à 300 m d'un espace vert et voir au moins 3 arbres depuis son logement sont, le plus souvent, au rendez-vous. Le maillon faible, c'est la canopée : dans les communes que nous avons pu cartographier finement (11,8 millions d'habitants), 81 % vivent dans un quartier sous le seuil des 30 % de couverture arborée, celui qui fait vraiment baisser la température lors des canicules. Les moyennes communales ont beau remonter (les forêts et grands parcs comptent), le quartier où l'on vit, lui, reste en deçà.

Quand la ville surchauffe

La chaleur est devenue le premier risque climatique pour la santé en France. La canicule de 2003 a causé près de 15 000 décès en deux semaines ; l'été 2022, le plus meurtrier depuis, près de 7 000 décès en excès. Sur 2014-2022, environ 33 000 décès sont attribuables à la chaleur, dont quelque 23 000 chez les plus de 75 ans (Santé publique France). Et le réchauffement rend ces épisodes plus fréquents et plus intenses.

Face à cela, l'arbre est l'une des défenses les plus efficaces. Par l'ombre et l'évapotranspiration, la canopée rafraîchit la ville : +10 % de couvert ≈ −0,8 °C, et 30 % de couvert ≈ jusqu'à −1,5 °C, avec des pointes de plusieurs degrés à l'ombre des arbres lors des fortes chaleurs (npj Urban Sustainability, 2025). Une étude de 2023 estimait que près d'un tiers des décès liés à l'îlot de chaleur urbain en Europe pourraient être évités si le couvert arboré atteignait 30 % (ISGlobal, The Lancet 2023).

La règle 3-30-300, en bref

Proposée par le chercheur Cecil Konijnendijk, elle tient en trois chiffres :

  • 3 : voir au moins 3 arbres depuis chez soi ;
  • 30 : au moins 30 % de canopée dans son quartier ;
  • 300 : un parc ou espace vert à moins de 300 m.

C'est simple, mémorisable, et de plus en plus repris dans les plans d'urbanisme. Tandis que le « 3 » vise la santé mentale des habitants et le « 300 » la qualité de l'air, le « 30 » est le seuil à partir duquel le rafraîchissement devient significatif. C'est un seuil minimal : l'objectif est d'atteindre 50 % de canopée.

Ce que montre l'Île-de-France

Deux des trois règles sont largement satisfaites : l'accès à un espace vert à 300 m et la présence d'au moins 3 arbres visibles. C'est la canopée des 30 % qui fait défaut dans près de trois communes sur quatre.

RègleCommunes qui l'atteignent
3 — voir ≥ 3 arbres93 %
300 — parc à ≤ 300 m91 %
30 — ≥ 30 % de canopée35 %
Carte de la canopée par quartier (IRIS) en Île-de-France
La canopée par quartier (IRIS). En vert, le taux de couverture arborée par quartier ; en gris, les secteurs où le LiDAR HD de l'IGN n'est pas encore publié (Est francilien).

À Paris, la canopée s'établit à 21,5 %, quasi identique à l'indice officiel de la Ville (21 %), ce qui conforte la méthode. La capitale n'est pas une exception : la canopée moyenne des communes franciliennes bien cartographiées tourne autour de 25 %, encore loin des 30 %.

À la bonne échelle : le quartier. La règle des 30 % vise le quartier, pas la moyenne d'une commune. Mesurée à l'IRIS (le découpage de l'INSEE en quartiers d'environ 2 000 habitants, ~5 000 en Île-de-France), 81 % des Franciliens vivent dans un quartier sous 30 % de canopée ; et autant de quartiers sont sous le seuil (canopée médiane par quartier : 21 %). C'est tout le paradoxe : une commune comme Les Mureaux affiche 25 % grâce à ses bois, mais ses quartiers d'habitat, eux, plafonnent bien plus bas.

Arbres et chaleur : la preuve par l'image

Le lien n'est pas qu'une théorie. En superposant, pour une même journée de canicule (13 août 2022), la température de surface mesurée par satellite et notre carte de la canopée, le dessin se répond trait pour trait : le cœur dense et minéral de Paris vire au jaune brûlant, tandis que les bois, les grands parcs et les vallées boisées ressortent comme des îlots de fraîcheur. Ce jour-là, les communes du quart le plus arboré étaient en moyenne 1 à 2 °C plus fraîches en surface que les moins arborées.

Température de surface et canopée, 13 août 2022 (données satellite Landsat)
Température de surface et canopée, 13 août 2022. Données satellite Landsat.

Une géographie très inégale

Derrière la moyenne se cache un grand écart. Quelques communes dépassent largement l'objectif, souvent des villes résidentielles arborées de l'ouest et du sud :

  • Ville-d'Avray (62 %), Saint-Germain-en-Laye (60 %), Verrières-le-Buisson (58 %), Chaville (53 %), Draveil (50 %).

À l'opposé, les communes réellement les moins arborées sont des villes denses ou d'activité :

  • Louvres (8 %), Mitry-Mory (8 %), Étampes (9 %), Gonesse (10 %), Tremblay-en-France (10 %).
Les communes franciliennes les plus et les moins arborées
Les communes les plus et les moins arborées.

Ce contraste recoupe une fracture sociale. En classant les communes par niveau de vie, le quart le plus modeste plafonne à 22 % de canopée, contre près de 30 % pour les communes les plus aisées, et seul ce quart le plus modeste reste nettement sous l'objectif de 30 % (les trois autres quarts l'effleurent). La canicule ne frappe donc pas tout le monde de la même façon : les quartiers les plus denses et les moins végétalisés sont souvent les plus exposés.

Canopée selon le niveau de vie des communes franciliennes
Canopée selon le niveau de vie des communes.

Et les plus fragiles ?

Écoles et maisons de retraite accueillent les publics les plus vulnérables à la chaleur. Bonne nouvelle : la plupart sont plutôt bien entourées d'arbres (une médiane d'environ 25 arbres à moins de 50 m). Mais environ un établissement sur dix-sept (6 %) compte moins de 3 arbres à moins de 50 m ; et ceux-là se concentrent dans les communes les plus denses et les plus chaudes.

Écoles et EHPAD peu végétalisés en Île-de-France
Écoles et EHPAD peu végétalisés.

Trois exemples en détail : Fontainebleau, Les Mureaux et Paris

Pour rendre la règle concrète, arrêtons-nous sur des communes que tout oppose.

Fontainebleau : une ville dans la forêt, mais des quartiers en manque d'arbres

Enveloppée par sa forêt, Fontainebleau illustre la différence entre la canopée vue à l'échelle de la commune et à l'échelle des quartiers. À première vue, avec 72 % de canopée sur la commune, elle se comporte comme le bon élève.

RègleFontainebleau
3 — voir ≥ 3 arbres91,5 %
30 — ≥ 30 % de canopée71,6 %
300 — parc à ≤ 300 m63,6 %

En revanche, à l'échelle des quartiers, on identifie 4 quartiers du centre-ville qui ne respectent pas la règle des 30 % de canopée, ou se trouvent à plus de 300 m d'un espace vert.

Fontainebleau, la canopée par quartier (IRIS)
Fontainebleau — la canopée par quartier (IRIS).
Fontainebleau, logements à plus de 300 m d un espace vert
Fontainebleau — logements à plus de 300 m d'un espace vert.

Les Mureaux : la forêt alentour ne suffit pas à atteindre les 30 %

Bien qu'entourés de forêts, Les Mureaux ne comptent qu'un seul quartier atteignant l'objectif des 30 % de canopée. C'est bien le couvert des rues et des quartiers habités qui manque, pas les grands espaces verts.

RègleLes Mureaux
3 — voir ≥ 3 arbres77,6 %
30 — ≥ 30 % de canopée22,9 %
300 — parc à ≤ 300 m72,8 %
Les Mureaux, canopée par quartier (IRIS)
Les Mureaux — canopée par quartier (IRIS).
Les Mureaux, logements à plus de 300 m d un espace vert
Les Mureaux — logements à plus de 300 m d'un espace vert.

Zoom sur Paris : du cœur minéral aux arrondissements verts

À l'intérieur même de Paris, l'écart est saisissant. Les arrondissements centraux sont les plus minéraux — 2ᵉ (3 %), 9ᵉ (5 %), puis 3ᵉ, 1ᵉʳ, 8ᵉ et 4ᵉ autour de 10 % — tandis que les deux arrondissements abritant un bois se détachent nettement : le 12ᵉ atteint 39 % (bois de Vincennes) et le 16ᵉ 34 % (bois de Boulogne). Viennent ensuite les 20ᵉ et 14ᵉ (21 %) et le 19ᵉ (20 %). En dehors des deux arrondissements abritant un bois, aucun n'atteint le seuil des 30 %.

La canopée par arrondissement parisien
La canopée par arrondissement parisien.

Le revers : et si les arbres ne résistaient pas à la chaleur ?

Il y a un paradoxe au cœur de l'adaptation par l'arbre : les canicules qui rendent la canopée si précieuse fragilisent aussi les arbres eux-mêmes. La sécheresse combinée à la chaleur est la première cause de dépérissement des arbres urbains. Les arbres d'alignement (sols réduits, îlot de chaleur, manque d'eau) sont les plus exposés, et les essences les plus touchées (platane, frêne, érable) sont justement les piliers des rues franciliennes.

Planter ne suffit donc pas : il faut choisir des essences adaptées au climat futur, arroser les jeunes plants, et préserver les arbres matures : ce sont eux qui rafraîchissent le plus. Une canopée à 30 % aujourd'hui n'est pas garantie après une sécheresse sévère.

Comment on a mesuré

À partir des données LiDAR HD de l'IGN (qui « voient » chaque arbre en 3D) et du cadastre des bâtiments, nous calculons les trois indicateurs pour chaque commune : la couverture arborée (calculée au quartier, à l'échelle IRIS, celle de la règle), la distance de chaque logement à un espace vert, et le nombre d'arbres réellement visibles depuis les façades. Au total, 37 millions d'arbres ont été détectés. Les communes encore incomplètes restent en gris sur la carte, pour ne rien affirmer à tort. Nous avons aussi croisé ces résultats avec le niveau de vie des communes (INSEE), la localisation des écoles et des EHPAD, et la température de surface mesurée par satellite (Landsat) lors de la canicule d'août 2022.

Et après ?

Le message est clair : en Île-de-France, le levier prioritaire n'est pas l'accès aux parcs mais le couvert arboré du quotidien : les rues, les cours, les abords immédiats des logements. C'est là que se gagnent les degrés en moins lors des prochaines canicules. Et parce que la mesure est reproductible, elle peut devenir un suivi dans le temps : voir, année après année, où la canopée progresse, où elle recule, et où il devient urgent d'agir.

Et là où planter un arbre est impossible (rues étroites, dalles, sous-sols), les toitures et murs végétalisés offrent un complément utile : moins rafraîchissants qu'un arbre en pleine terre, mais précieux dans le tissu le plus dense.

L'ordre de grandeur de l'effort. Dans les zones habitées d'Île-de-France, atteindre 30 % de canopée suppose d'ajouter de l'ordre de 100 km² de couvert arboré (les quartiers habités encore sous le seuil). Selon la couronne adulte des arbres plantés (de 20 à 40 m²), cela représente environ 3 à 5 millions d'arbres et de l'ordre de 3 à 5 Md€ (≈ 900 €/arbre, tout compris). Tout ramener à 30 %, terres agricoles comprises, n'aurait pas de sens.

Ils en parlent


Sources : Santé publique France (mortalité liée à la chaleur) ; npj Urban Sustainability 2025 (canopée et température) ; Iungman et al., The Lancet 2023 — ISGlobal (mortalité évitable liée à l'îlot de chaleur) ; APUR / Ville de Paris (indice de canopée) ; INSEE FiLoSoFi (niveau de vie) ; Annuaire de l'éducation et FINESS (écoles, EHPAD) ; Landsat / USGS (température de surface) ; IGN — Contours IRIS (découpage en quartiers) ; INSEE — Population par IRIS, 2021 (population des quartiers) ; Konijnendijk, règle 3-30-300 (étude séminale).

Questions fréquentes des artisans RGE

Qu'est-ce que la règle 3-30-300 ?

Proposée par le chercheur Cecil Konijnendijk, elle résume trois objectifs de nature en ville : voir au moins 3 arbres depuis chez soi, vivre dans un quartier couvert à au moins 30 % par la canopée, et disposer d'un parc ou espace vert à moins de 300 m. Le « 30 » est le cœur du dispositif : c'est à partir de ce seuil que le rafraîchissement lors des canicules devient significatif.

Pourquoi la canopée est-elle le maillon faible en Île-de-France ?

Parce que l'accès à un parc à 300 m et la présence d'au moins 3 arbres visibles sont satisfaits dans plus de 9 communes sur 10, alors que le seuil des 30 % de canopée n'est atteint que par environ une commune sur quatre. Mesuré au quartier (IRIS), 77 % des Franciliens vivent sous ce seuil : c'est donc le couvert arboré du quotidien (rues, cours, abords des logements) qu'il faut renforcer en priorité.

Comment Argile mesure-t-il la canopée et les arbres ?

À partir des données LiDAR HD de l'IGN, qui « voient » chaque arbre en 3D, et du cadastre des bâtiments. Nous calculons la couverture arborée au quartier (échelle IRIS), la distance de chaque logement à un espace vert et le nombre d'arbres réellement visibles depuis les façades. La méthode est validée : à Paris, nous lisons environ 20 % de canopée, très proche de l'indice officiel de la Ville (21 %).

La canopée réduit-elle vraiment la chaleur en ville ?

Oui. Par l'ombre et l'évapotranspiration, +10 % de couvert arboré abaisse la température d'environ 0,8 °C, et 30 % de couvert jusqu'à 1,5 °C, avec des pointes de plusieurs degrés à l'ombre. Lors de la canicule du 13 août 2022, les communes franciliennes du quart le plus arboré étaient en moyenne 1 à 2 °C plus fraîches en surface que les moins arborées.

Combien d'arbres faudrait-il planter pour atteindre 30 % de canopée en Île-de-France ?

Verdir les seules zones habitées jusqu'à 30 % de canopée représenterait de l'ordre de 2 millions d'arbres, soit environ 2 milliards d'euros (≈ 870 €/arbre), dont près de 190 000 à Paris. Là où planter un arbre est impossible (rues étroites, dalles, sous-sols), les toitures et murs végétalisés offrent un complément utile, moins rafraîchissant mais précieux dans le tissu le plus dense.

Pierre-Louis Guhur
CEO d'Argile
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