Le 1er janvier 2026, sans le moindre coup de marteau ni de visseuse, environ 1,2 million de logements français sont passés de la classe F ou G à une classe supérieure du DPE. Aucun chantier, aucune isolation, aucune pompe à chaleur supplémentaire. Une simple ligne dans un arrêté : le coefficient de conversion entre énergie finale et énergie primaire passe de 2,3 à 1,9.
Pour comprendre l'ampleur de la manœuvre, nous avons construit une petite application interactive : facteur-magique.argile.ai. Vous y déplacez un curseur entre 1,0 et 2,3, et vous regardez 96 000 maisons réelles changer d'étiquette en temps réel.
Le coefficient invisible qui pilote votre étiquette DPE
Le DPE classe les logements en énergie primaire (EP), pas en énergie finale (EF). L'EF, c'est ce qui sort de la prise ou du robinet de gaz. L'EP, c'est ce qu'il a fallu mobiliser à la source : combustibles fossiles brûlés, uranium fissionné, pertes réseau comprises.
Pour les énergies fossiles, le coefficient est de 1,0 (1 kWh sortie chaudière ≈ 1 kWh d'énergie primaire). Pour l'électricité, c'est l'État qui décide :
- 2,58 dans les années 1980
- 2,3 de 2005 à 2025 (hérité d'un mix encore partiellement charbon/fioul)
- 1,9 depuis le 1er janvier 2026
Le passage de 2,3 à 1,9, c'est une baisse de 17 % de la consommation primaire affichée pour tout logement chauffé à l'électricité. L'enveloppe thermique n'a pas bougé, la facture non plus, mais l'étiquette grimpe.
Pourquoi l'État a-t-il raison de baisser le coefficient ?
Le débat est moins binaire qu'il n'y paraît. Plusieurs arguments solides plaident pour la baisse.
1. Le coefficient 2,3 ne reflétait plus la réalité carbone du mix électrique
Le coefficient 2,3 est un héritage des années 2000, quand le mix électrique français incluait davantage de production thermique fossile. Aujourd'hui, près de 95 % de l'électricité produite en France est décarbonée (nucléaire + hydraulique + éolien + solaire). Le mix moyen tourne autour de 55 g CO2/kWh, mais l'ADEME publie un facteur spécifique « usage chauffage » plus élevé (~147 g/kWh) parce que le chauffage électrique se concentre sur les pointes hivernales, où le mix marginal mobilise davantage de gaz et d'imports. Même avec ce facteur usage, l'électricité reste sous le gaz naturel (~227 g/kWh à la combustion, davantage en cycle de vie), et avec une PAC (COP 3 à 4), on retombe à ~40–50 g/kWh utile, soit 4 à 5 fois moins émetteur que le gaz. À coefficient 2,3, le DPE pénalisait l'électricité sur l'axe EP au-delà de ce que justifie son contenu carbone réel ; la baisse rééquilibre, partiellement, la photographie climatique du bâtiment.
2. L'électricité reste chère au kWh, donc la facture pousse déjà à rénover
Un argument souvent oublié : le tarif réglementé de l'électricité tourne autour de 0,20 €/kWh TTC, contre 0,11 €/kWh pour le gaz. Le signal-prix qui pousse à isoler n'a donc pas besoin de venir aussi du DPE : il vient déjà de la facture. Sous l'ancien coefficient, le DPE pénalisait l'électricité en plus de son surcoût de fonctionnement ; la double peine décourageait les ménages d'abandonner le fioul ou le gaz pour une PAC, alors même que la PAC reste le meilleur levier de décarbonation résidentielle. Baisser le coefficient déplace l'incitation au bon endroit : rénover le bâti pour réduire la facture, plutôt que choisir l'énergie pour gonfler l'étiquette.
3. Alignement avec la directive européenne EPBD
La directive européenne sur la performance énergétique des bâtiments demande aux États membres un coefficient EF→EP cohérent avec le mix réel. La moyenne européenne tourne autour de 2,1 ; la France à 1,9 se rapproche de cette moyenne tout en restant légèrement en dessous, ce qui se justifie par un mix plus décarboné que la moyenne UE.
4. Le chauffage électrique direct se trouvait coincé sur l'axe EP
Pour un logement chauffé aux convecteurs électriques, l'EF passe entièrement par le coefficient. À ×2,3, un mauvais bâti tout-électrique pouvait basculer en F ou G sur le seul critère EP, alors qu'un logement gaz équivalent restait en E (parce que le gaz est en EP × 1,0, et c'est l'axe GES qui le tirait vers le bas). À ×1,9, l'arbitrage entre les deux axes EP et GES devient plus équilibré, et l'écart entre énergies se rapproche du contenu carbone réel du chauffage.
Et pourquoi la baisse pose problème
1. La facture ne bouge pas d'un centime
L'occupant continue de payer la même somme à EDF, ENGIE ou son fournisseur alternatif. Le DPE était censé être un signal vers le coût d'usage ; reclasser sans rénover découple l'étiquette du portefeuille.
2. Le besoin physique de rénovation reste entier
Une passoire reclassée en E reste une passoire en hiver rigoureux et en canicule. La consommation finale, le confort thermique, la précarité énergétique : rien de tout ça ne change avec un arrêté.
3. Risque sur la crédibilité du DPE
Un instrument qui peut être recalibré par décret tous les 5 à 10 ans perd de sa valeur de signal pour les acheteurs, les locataires, les banques et les assureurs. La confiance dans le DPE, déjà entamée par les écarts entre diagnostiqueurs, risque d'être encore érodée.
4. Effet collatéral sur les aides publiques
MaPrimeRénov', les éco-PTZ, l'obligation de rénovation pour les bailleurs : tout est indexé sur la classe DPE. Reclasser ~1,2 M de logements vers le haut, c'est mécaniquement réduire la cible prioritaire des aides, sans avoir traité les pires d'entre eux.
5. Borne physique : 2,3 garde une justification thermodynamique
Si l'on raisonne sur le marginal, la prochaine centrale qui démarre quand la France importe en hiver est gaz ou charbon, avec un rendement de 40 à 50 %. Le coefficient « physique » d'une électricité d'origine thermique reste donc proche de 2,3. À 1,9, on raisonne sur le mix moyen, pas sur le marginal ; ce choix est défendable politiquement, mais il n'est pas neutre.
Bougez le curseur, regardez la cohorte
Pour mesurer concrètement l'effet du décret, l'app facteur-magique.argile.ai charge une cohorte de 96 000 logements résidentiels (maisons + appartements, toutes énergies de chauffage) et recalcule l'étiquette DPE en temps réel à chaque déplacement du curseur entre 1,0 et 2,3. Vous voyez l'histogramme de classes A à G se déformer, l'échelle DPE s'animer, et le compteur de « passoires effacées par décret » grimper.
À ×2,3 (l'ancien coefficient), une part significative de la cohorte tout-électrique végète en F ou G. À ×1,9 (le nouveau), une fraction notable bascule en E, voire en D, sans aucun travaux. Glissez plus loin vers ×1,0 (le coefficient « rêvé » de certains acteurs), et vous voyez ce que serait une France où l'EP serait égalée à l'EF : 100 % des logements électriques en classes A à C, indépendamment de leur enveloppe thermique. Vertigineux.
Le bon DPE, c'est celui que vous gagnez en rénovant
Le coefficient EF→EP est une convention de calcul. La rénovation, elle, n'en est pas une. Une isolation des combles bien faite gagne réellement des kWh. Une PAC bien dimensionnée divise réellement la consommation par 3 ou 4 par rapport à un convecteur. Le coefficient bouge, l'enveloppe reste, et c'est l'enveloppe qui paie le confort, la facture et l'empreinte carbone réelle.
Si vous voulez vraiment changer la classe DPE de votre logement, plutôt que d'attendre le prochain coup de tournevis administratif, regardez ce que vaudrait votre maison après une rénovation thermique avec Argile, ou évaluez la rentabilité d'une pompe à chaleur sur rentabilite-pac.argile.ai.


